jeudi 23 août 2012

Vieille Branche de Sébastien Clarac


Vieille branche va !




Tiens-toi sur tes gardes, ça bouge !
« Oui chérie… »
Le chasseur s’accroupit et leva son arme à l’instinct. Ses lentilles de combat passèrent en mode tactique et la forêt se colora en dégradé bleuté.
Tu le vois ?
« Non, ni silhouette, ni signature thermique. Tu es sûre de l’avoir vue ? »
Vue, non, je l’ai sentie !
Il soupira et devina qu’elle parlait de son trop sensible instinct féminin… Peu importait, elle ne se trompait jamais.
D’un geste l’homme releva le canon de son arme et s’assura que la cartouche était bien engagée.
À la chasse, il ne faut jamais laisser une issue au gibier, on passait vite du rôle de prédateur à celui de proie. La seconde chance n’existait pas pour les Chasseurs
Où est-il ce monstre mutant, cette erreur de la Nature contrariée par l’impatience et insolence des Hommes ? Pourquoi les colons s’évertuaient-ils à pratiquer des manipulations génétiques qu’ils ne maîtrisaient pas pour accélérer les processus de terraformations ?
Pire encore, pourquoi dotent-ils leurs créations d’une capacité « évolutive accélérée » en incluant de l’ADN humain dans leurs génotypes ? Ils offrent ainsi à ces abominations une faculté d’adaptation aux conséquences imprévisibles.
Veux-tu bien te concentrer un peu ? Nous philosopherons tant que tu voudras sur les natures humaines après cette battue. Pour l’heure tu as un gibier tout proche et nous ne serions pas sur cette planète exécrable s’il n’était pas hostile, alors : au boulot et ouvre l’œil !
Signe qu’elle percevait la menace proche, la conscience étrangère et féminine de sa coéquipière fusionna avec le sien. Le Chasseur n’aimait pas cette osmose psychique qu’il vivait toujours comme un viol.
Or, leurs sens associés lui avaient maintes fois sauvé la vie et permis de gagner quelques places dans la hiérarchie de la Société de Chasse. L’osmose lui offrait un radar télépathique qu’il tentait de manipuler avec soin, et toujours avec maladresse. La fusion psychique ne s’accomplissait jamais assez en profondeur pour unir leurs deux esprits en un seul ; une infime part de l’instinct de préservation du chasseur s’obstinait à affirmer son identité.
Chaque buisson fut exploré par la perception de son esprit pour y déceler les empreintes émotionnelles qui les imprégnaient. Ces traces diffuses provenaient souvent de petits animaux apeurés par sa présence.
Un sillage télépathique plus évolué se devinait dans la brume psychique des expressions primaires…
Cette dernière demeurait confuse, avec toutefois un parfum familier. Le Chasseur effleura le cocktail émotif trop complexe pour appartenir à un animal ordinaire. Un mélange de peur et de détermination s’offrait à la perception. Cet effluve s’associait à une essence bestiale, violente, obsédée du désir primaire de tuer. Cette empreinte psychique lui procurait une piste intéressante. D’un geste maîtrisé, il activa le champ de camouflage de sa combinaison. Le chasseur commença la traque sans aucun remord.
***
La proie est en vue. Le plaisir anticipé du goût du sang sécréta une hormone inconnue… ses muscles se durcirent et se contractèrent. L’approche resta lente, et sournoise. Le prédateur calcula avec un instinct sûr toutes les trajectoires possibles, les réactions habituelles du gibier et détermina un plan implacable qu’il entreprit d’exécuter avec lenteur. Son odorat l’informa que son futur repas venait de s’alarmer de sa présence… le parfum amer d’une phéromone de la peur embauma l’air inodore.
***
Paralysé par le réalisme des formes-pensées, le chasseur perçut l’agitation affolée de sa coéquipière en osmose. Ce devait être terrible pour elle ! Parvint-il à penser. Du couple qu’ils formaient, elle seule parvenait à l’osmose complète et vivait, sans aucune défense autre que sa force d’esprit, toutes ces sensations à un degré qu’il ne parviendrait jamais à concevoir. L’imaginer en proie à cette torture, lui inspira un sentiment douloureux. Le choc émotionnel ressenti par sa coéquipière se translatait en lui-même durant la fusion et s’exprimait parfois physiquement. Accablé par la charge émotionnelle, il se força à puiser dans ses réserves pour redresser son arme …
***
Bouges ! Telle fut l’émotion qu’il perçut de la forme pensée… Bien…* bouffée d’une nouvelle hormone* associée à une vibration mentale de satisfaction. La proie suivait malgré elle la stratégie qui la conduirait à sa perte.
***
La piste s’intensifiait, les empreintes psys devenaient presque physiques ; il ôta la sécurité de son arme…
Le désir de tuer atteignit son paroxysme.
Le Chasseur éprouvait les sensations comme si elles fussent les siennes : ses muscles se contractèrent prêt à bondir avec le plaisir pervers et anticipé du goût du sang …
***
Il tira au jugé pour tenter d’intercepter le monstre. Vaincu par l’effort vain pour revenir aux perceptions naturelles, le chasseur scruta les bois l’esprit en feu. Essoufflé par l’effort irréel, ce dernier ajusta son masque facial. Aucun signe de la bête, pas le moindre mouvement dans les buissons… Or l’emprise, la puissance de l’émanation psychique s’imposa malgré-lui.
La patte aux griffes acérées fendit l’air vers sa cible avec le plaisir d’exprimer sa domination. Malgré elle, la bête retint son coup. L’expérience lui avait enseigné que l’absence de défense naturelle apparente chez ces créatures succulentes n’était pas un gage de repas facile. Ces proies insolites possédaient un comportement imprévisible, assez pour contrer les stratégies les mieux élaborées. Une sécrétion d’une autre hormone calma son influx nerveux et lui permit de reprendre le contrôle de son excitation.
Cependant son attaque avait atteint son but et touché sa proie…
En « se percevant » être la cible du monstre, elle avait exacerbé l’emprise mentale de l’émotion par procuration. Évanouie en lui, sa compagne libéra tous ses talents psychiques par la chute de ses garde-fous conscients. Sans aucune préparation il sombra dans l’abyme torturé de son esprit…
L’une après l’autre les portes secrètes de son inconscient s’ouvrirent, un à un tous les verrous de son subconscient sautèrent… L’homme revécut simultanément toutes les douleurs, les peines et les joies de son existence par une connexion directe à sa mémoire déverrouillée. Puis à celle de sa partenaire… Son esprit vibra et se tendit jusqu’au seuil de la rupture…
Dans ce chaos informe une image s’imposa à son esprit, une forme pensée qu’il avait en commun avec elle et qu’il devina partagé par… L’humanité. Devant ses yeux, dans son âme, au cœur même de l’inimaginable gouffre de son esprit se dressait un arbre.
L’Arbre… à la fois feuillu et épineux, aux fleurs innombrables et uniques par ses formes ou ses couleurs, aux fruits divers et improbables. Un tronc immense dont il ne percevait pas le tour et dont la canopée se perdait dans une brume vertigineuse dans des cieux inaccessibles. Deux grandes branches, presque tronc, s’enlaçaient en une vaste double ellipse d’où plusieurs rameaux s’élevaient et se divisaient en brindilles confuses et voilées. Un inextricable enchevêtrement. L’image devint floue et il se sentit tiré en arrière. Il lutta pour reste au pied de l’arbre, en vain. La force qui le ramenait à la surface de sa conscience se révélait plus forte que lui. Doté d’une lucidité nouvelle il devina la nature réelle de l’arbre. S’agissait-il de Sa représentation mentale de l’humanité ? Un tronc unique, une origine unique puis l’explosion des rameaux en une canopée illimitée… Plus cette présence étrangère l’arrachait à cette image et plus il résistait jusqu’à éclater les bulles de souvenirs inconscients hérités d’une lignée génétique oubliée… L’Arbre devint flou ; il s’éloignait… le noir absolu l’environna. Le silence total, le froid… De petits points brillants apparurent, grossirent… pour prendre la forme d’une immense flotte spatiale qui… Non, deux flottes se faisaient face ! Deux armadas inégalées en nombre et en puissance. Il y avait plus de vaisseaux que d’étoiles. Il percevait les pensées des Hommes, leur désir de meurtres et, aussi paradoxal que cela fut, leur espoir de paix…
Mais aussi, le désespoir de ces entités à peine éveillées à la conscience, partagées entre le désir de Servir leurs Créateurs et celui de s’Affranchir… Les deux flottes arrivent à porté de tir l’une de l’autre… Aucune salve ne s’échappe des bâtiments, ni d’un côté ni de l’autre… Les deux masses hétérogènes d’acier, de neutrons et de vie s’entrecroisent, se mêlent… S’unissent et s’accouplent…
JE SUIS HOMME !
Hurla dans son esprit une conscience jaillit d’un passé occulté.
JE SUIS ACIER ET SILICE, JE SUIS MACHINE ET CONSCIENCE : JE SUIS HOMME FILS DE L’HOMME ! POURQUOI TE TURAIS-JE ?
JE SUIS AUSSI ÂME ET DESIR, ESPOIR ET PEUR… MOURIR… JE NE LE VEUX PAS, ET TOI ?
MOI NON PLUS, QUE FAIRE, QUI SUIS-JE SANS PERE ?
ILS VONT NOUS HAÏR… NOUS LES AIMERONS MALGRE EUX… Ainsi fut-il de Barycentre, ainsi sa mémoire génétique le lui révélait. La bataille maudite avortée où les Intelligences Artificielles se mutinèrent pour sceller à jamais le destin de l’Homme.
Les deux flottes fusionnèrent dans le silence du vide. Dansèrent lentement l’une avec l’autre et décrivirent deux longues ellipses jumelles avant de s’éparpiller, chacun son étoile chacun son destin…
D’autres images révélées s’éveillaient… l’homme vit le destin inimaginable de ces milliers de naufrages volontaires, de débarquements forcés. La lutte désespérée des équipages abandonnés pour survivre… Tout fut bon ! Tout se justifiait pour sauver l’Homme ! Vivre coûte que coûte… Au prix de l’inimaginable… Au gré des circonstances et des utopies… La limite ? L’imagination de l’Homme… Aucune limite, aucun tabou, un seul désir : survivre ! Rester Homme et peu importe le prix… Quand il ne fut pas possible d’adapter le monde à soi, autant s’adapter à lui : ainsi émergea le Transgénique. Et quand il ne resta plus aucun salut dans la biologie, il resta la Machine : ainsi naquit le Cybérien.
Autant de naufrages, autant de destin… autant de rameaux. Après les dizaines de milliers d’années du Hiatus Après Barycentre… L’humanité éparpillée dans la canopée d’un arbre dont il n’était plus possible d’en contempler la totalité d’un seul regard se rêvait encore unique…
Le chasseur reprit le contrôle… Et le perdit aussitôt…
La brutalité et l’intensité des émotions qui l’assaillirent lui arrachèrent un cri bestial. Très loin dans une autre dimension, il perçut le déchirement mental de sa coéquipière terrassée par cette vague agressive livrée par l’esprit d’une créature dotée d’une capacité émotionnelle supérieure…
C’était une déferlante de colère et de peur. Une détermination absolue à combattre, à mourir. L’écume de cette vague répandait la certitude d’une mort imminente. Cette onde bouillonnait et luttait contre son instinct primal l’invitant à fuir… C’était inacceptable. Car aussi intense que soit son désir de survivre, elle acceptait d’en payer le prix par la mort.
Le fauve s’apprêta à bondir…
La proie était blessée et affaiblie. Cette vie qu’elle portait valait tous les sacrifices car sans celle-ci elle n’était plus rien. L’attaque ne la surpris pas et elle l’esquiva sans encombre. Elle se savait trop lente et trop faible pour lui échapper une nouvelle fois. Envahie par une bouffée de désespoir qu’elle transforma en colère, la proie se retourna contre son agresseur.
Le chasseur fut terrassé par la puissance du désespoir et son âme s’embrasa de fureur par contagion télépathique. Cette énergie lui conféra la force de se relever et d’accélérer le pas.
Le fauve n’eut qu’à se réjouir de l’attaque futile de sa proie. Il leva une patte griffue et…
Sans viser le chasseur tira ; il n’avait pas besoin de le voir. Au travers du regard de l’étranger il se repérait sans difficulté. La décharge de proton libérée de son champ de confinement foudroya le fauve, hélas, sans épargner la proie.
La victime survécue assez longtemps pour transmettre une émotion inimaginable.
Quelque chose vibra entre de la reconnaissance, la frayeur de voir apparaître un nouvel ennemi, l’inquiétude et la terreur de comprendre que sa progéniture ne lui survivrait pas… La peur, la plus terrible, celle de mourir et l’espoir… Tout cela s’exprima en une seule onde.
Le chasseur eut la vision d’une feuille inachevée se détacher d’un arbre impossible et la vit sombrer dans le néant…
Avec prudence, après avoir recouvré l’ensemble de ses sens, l’homme s’approcha. Par une caresse sur un crâne écailleux il recueillit son dernier souffle et tenta de lui transmettre toute sa compassion.
Il devait y avoir une erreur, le monstre qu’il devait éradiquer correspondait au signalement de cette créature…
Alors sa conscience réalisa…
« Oui elle était humaine… J’ai envoyé un rapport à la Chancellerie Impériale et au Pavillon de Chasse. Le Sénat ordonnera une enquête, en attendant tous les Chasseurs ont le devoir de protéger les représentants de ce nouveau rameau… Rajuste ton masque, veux-tu, je ne tiens pas à te perdre maintenant. »

***

Les autorités locales exprimèrent leur mécontentement avec virulence. Le Chasseur s’en moqua ; son travail le libérait des contingences des politiques locales. La Société de Chasse n’avait que faire des susceptibilités autochtones ou domaniales. Le traité de Concorde accordait aux chasseurs l’immunité pénale totale, la liberté de circulation absolue sur les colonies, entres-elles et ailleurs. Le pouvoir de mobiliser hommes et vaisseaux à volonté selon les besoins de sa mission. La rivalité entre les Domaines associés aux menaces de l’univers avait engendré ce corps de mercenaires apatrides et donc « neutre » pour s’occuper des basses œuvres. Aux « monstres » issues des manipulations transgéniques des processus de terraformation qui dérapaient, aux dangers « naturels » de la galaxie le dernier Concile de Concorde venait d’ajouter la chasse aux pirates à leurs missions dédiées. Évidemment avec son statut actuel dans la Société de Chasse, au regard de la modestie de son tableau de chasse, Stun ne possédait que les moyens de narguer les autorités locales. D’ici que la Pavillon lui accorde les accréditations suffisantes pour ordonner l’obéissance à un amiral impérial ou solliciter l’assistance d’une Nef il lui faudrait faire ses preuves et surtout y survivre !
Après avoir mis ces derniers à la porte de son vaisseau, enfin seul, il s’avança vers le cylindre de métal qui hébergeait sa coéquipière. Jamais, auparavant, il n’avait osé violer son intimité en commandant au matériau intelligent de devenir translucide. Or il avait partagé, par accident, tous les souvenirs et émotions de cette dernière ; il ne lui restait plus qu’à contempler enfin son corps après avoir admiré son âme.
Dilie était une représentante d’un rameau de spaciopithèque, ces derniers avaient évolué au long d’une longue errance dans le vide sidéral, privé de toute pesanteur. Pourvue d’un squelette moue, hors de son bassin-cercueil la gravité la tuerait sur le champ. Autour du cou, parmi les nombreuses connexions qui soutenaient ses systèmes vitaux, le torque argenté lui servait d’interface avec l’extérieur luisait. Sauf avec ceux avec lesquelles elle parvenait à tisser un lien télépathique, ce qui restait rare.
« Stun, tes réserves s’épuisent ».
À contrecœur le Chasseur se détourna et commanda le changement de l’atmosphère du vaisseau adapté jusque-là pour accueillir ses visiteurs autochtones. L’atmosphère de ce monde était toxique.
Stun retira son masque et aspira une profonde goulée de peroxyde de souffre frais avec soulagement.
Puis il pensa que l’Empereur allait être heureux d’avoir à étendre sa généreuse protection sur un nouveau rameau, rien que pour narguer le Pontife terrien et l’aberration de son culte de l’Unicité Gaïatologique. Pour juger de ce qui est humain ou non. Là où les terriens s’obstinaient à reconnaître l’humanité avec sa notion d’universalité unitaire, indivisible et inaliénable avec la définition d’un dogme immuable ; l’empire s’obstinait quant à lui à ne l’accepter que de sa multiplicité, la diversité et ses altérités au gré des aléas des circonstances. L’un valait-il mieux que l’autre ? Leur position, leur opposition, reposait-elle sur des philosophies incère ou ne servaient-elles que de prétextes pour se disputer l’hégémonie sur les colonies ? La rivalité entre le pontificat et l’empire ne saurait s’essouffler tant que ses derniers s’obstineront à revendiquer les héritages terriens et martiens avec leurs dettes de sang réciproque alors que depuis le temps ces prétentions n’ont plus aucun sens. Peut-être n’ont-ils plus que cela pour exister ?
Enfin il pensa que l’Homme devenait comme la Nature…

Toujours plus complexe et diversifié…
Différent et tellement semblable !

1 commentaire:

  1. Il y a un peu d'allégorie, c'est sympa. Mais on ne comprends pas tout.

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